


Comment fait-on un prophète ? Par quel destin tortueux un paysan des montagnes de la Jamaïque devient-il le porte-parole des déshérités du monde entier, et le plus gros vendeur de disques du siècle ?
L'histoire remonte à la rencontre, au milieu des années 40, d'une jeune paysanne noire Cedella Malcolm, et d'un contremaître blanc d'une cinquantaine d'années, Norval Marley. Mariés en bonne et due forme, ils ne vivront jamais ensemble mais auront un enfant, Nesta Robert Marley, le 6 février 45, le futur Bob Marley.
Le père paie cher cette mésalliance : sa famille de planteurs le déshérite. Pourtant, il ne voit pas l'enfant souvent. Lorsque Nesta atteint l'âge de six ans, il le place chez une vieille dame de la capitale qui le garde un an, après quoi sa mère le récupère et le rend à la vie campagnarde : école, église, soin des chèvres, aide aux moissons. Plus tard le chanteur puisera dans cette enfance paysanne un solide esprit d'indépendance, et aux temps les plus sombres de sa carrière reviendra cultiver la terre plutôt que de dépendre d'un producteur véreux.
En 1955, le père meurt, et la mère s'en va chercher du travail Kingston, laissant l'enfant à la charge de sa famille à Nine Miles (paroisse de St-James). Deux ans plus tard Cedella fait venir Nesta auprès d'elle à Kingston. En 1959, la mère et le fils emménagent à Trench Town, un ghetto de la capitale qu'il rendra célèbre. Il y rencontre les premiers rastas, que la destruction de leur communauté du Pinnacle dans les collines de Spanish Town, vient tout juste de refouler vers les ghettos de Kingston. Il y rencontre aussi la première génération des chanteurs jamaïcains et en particulier Joe Higgs, qui habite à deux rues de chez lui et deviendra son maître de chant et d'harmonie. Dans la cour de Joe Higgs se pressent des dizaines d'adolescents dont plusieurs deviendront célèbres : tandis que Pipe Matthews forme les Wailing Souls, Nesta Robert Marley fonde les Wailers, avec Peter Tosh, Bunny Wailer, Junior Braithwaite et Beverley Kelso (ces deux derniers quitteront très vite le groupe). Ils auront aussi pour choriste une certaine Rita Anderson la future Rita Marley.

Tout en travaillant comme apprenti mécanicien, Nesta cherche à s'introduire dans le milieu du disque. En 62 un collègue de travail, le chanteur Desmond Dekker, lui présente Jimmy Cliff (14 ans), qui convainc son producteur Leslie Kong d'enregistrer trois 45 tours de Bob, "Judge not" , "Terror"

et "Another Cup of Coffee" .
Les dix années qui vont suivre sont les plus décisives, à la fois pour le reggae, pour la Jamaïque et pour Bob Marley.
Tandis que le pays accède à son indépendance (62), les ghettos enflent à vue d'¿il, et une nouvelle culture prend forme, celle des rude boys, qui va trouver son expression grâce aux chanteurs de reggae. Bob trace sa propre voie, fortement influencée par l'enseignement des rastas (il commence à faire pousser ses cheveux en 1967).


Bataillant au milieu des embûches, forcé parfois, pour survivre, de retourner aux USA, il enregistre pour plusieurs producteurs (Leslie Kong en 62, Coxsone de 63 à 67) avant de pouvoir fonder sa propre production, Wailin' Soul Records, qui deviendra plus tard Tuff Gong Records. L'entreprise végète : les Wailers ne sont pas prêts à jouer le jeu du système, et les radios les ignorent. Déçu, Bob se tourne vers l'Amérique. Il a rencontré à un meeting rasta un chanteur soul, Johnny Nash, qui lui propose un contrat d'édition et de management avec son producteur, Danny Simms.
Simms, Nash et Bob travaillent ensemble de 68 à 71. Nash en tirera profit (il fera un tube aux USA avec une chanson de Bob "I Can See Clearly Now" ) mais l'équipe ne parvient pas à faire décoller un 45 tours de Marley donné en distribution à CBS, "Reggae On Broadway" .
Aussi en 72 les Américains acceptent-ils de rétrocéder les droits de Marley à Chris Blackwell, le directeur d'Island Records. Il faut noter que dans l'intervalle Bob Marley qui n'a jamais cédé ses droits de distribution pour la Jamaïque, continue dans son île à enregistrer pour des producteurs indépendants : Leslie Kong (69) et surtout le grand Lee Scratch Perry (69-70) qui donne aux Wailers leur son définitif et leur section rythmique, celle des frères Barrett.
La conjonction du plus créatif des producteurs jamaïcain, de la section rythmique la plus efficace de l'île, et du plus fin stratège du reggae (Chris Blackwell) va permettre au talent de Marley d'exploser au-delà des mers. Les dix albums qu'il donnera à Island sont des monuments : Catch A Fire (72),
Burning (73), Natty Dread (74),
Live At The Lyceum (75),
Rasta Man Vibration(76), Exodus (77), Kaya (78), Survival (79), Uprising (80), Confrontation, l'album posthume sorti en 83.


De tournée en tournée Bob s'impose comme superstar internationale, « la première star du Tiers-Monde » remarquent les journalistes. Son image et ses chansons prennent une dimension prophétique, en particulier en Afrique lorsqu'il participe aux fêtes d'indépendance du Zimbabwe en 1980.
Mais sur le plan personnel, Bob n'a pas le loisir de jouir de son succès. Il a à ses basques une ville entière de gens affamés. L'élite jamaïcaine continue à le rejeter ; son look arrogant, ses gros cônes d'herbe, ses textes incendiaires en patois de ghettos continuent à lui barrer l'accès aux radios.


Les politiciens cherchent à l'entraîner dans leurs guerres sanglantes : en 76, quatre tueurs armés de mitraillettes font irruption à Tuff Gong et défouraillent sur la troupe, blessant Bob, son épouse Rita, et le manager Don Taylor. Sur les dix dernières années de la vie de Marley pèse le poids de ce destin inhumain, qui le condamne à servir de pont entre un passé d'esclaves et un avenir d'hommes libres, entre une petite communauté de rebelles rastas et le monde entier. Nesta Robert Marley meurt le 11 mai 1981 à Miami d'un cancer généralisé.
Si à la veille de l'an 2000 les 15 / 25 ans votent Bob Marley « Artiste du Siècle » (enquête M6) c'est qu'il a su cristalliser les aspirations de toute une jeunesse à une nouvelle identité. Métis comme nos cultures, déshérité comme les millions de jeunes qui l'écoutent, déraciné et ballotté d'un monde à l'autre il a posé des repères auxquels ancrer la barque de nos errements. « Sois toi-même » dit-il inlassablement, défiant les caméras de ses yeux marbrés, de son aura, de ses mots simples. Son image a conquis tous les continents. Sa musique ne vieillit pas. Elle semble aujourd'hui aussi neuve qu'il y a trente ans, avec une puissance, une clarté inégalées, elle continue à faire des millions d'adeptes.
« Bob Marley était, de bien des façons, un enfant abandonné, conclue Stephen Davis, son biographe. Toute sa vie il identifia son public à des enfants ». Et ses textes sont effectivement devenus la Bible d'une jeunesse qui reprend ses marques, et y puise la force d'assumer son destin.