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OL'KAINRY
D'abord, il y a ce blase, peu ordinaire, surtout pour quelqu'un qui est né en 1980 à Evry, qui a grandi en bas des tours du Canal à Courcouronnes et qui s'est mis au rap à force de kiffer sur les performances de Kondho de la Cliqua ou de Danny Dan des Sages Poètes de la Rue. Kainry, un surnom que lui ont donné ses potes du quartier pour désigner celui qui ne pouvait s'empêcher de regarder par-delà l'océan, vers Queensbridge, terre d'élection de ses MCs favoris, Nas et Mobb Deep. Kainry, une appréciation qui revenait à chaque fois qu'il kickait quelques rimes avec ses homies : "Putain mec, tu rappes comme un cainri !" Avec son groupe Agression Verbale, il est l'une des premières signatures du label Nouvelle Donne avec qui il a gravi un à un, tous les échelons menant de l'anonymat à la reconnaissance. Il a fait ses premiers pas aux cotés de Driver sur la compile "Nouvelle Donne", acte fondateur du label, avec un titre intitulé "Illusions" qui tiendra toutes ses promesses, puis quelques interventions sur mixtapes pour faire circuler le nom, avant un mini-album intitulé Ce n'est que l'début, qui leur a permis d'accéder à la reconnaissance du milieu. S'ensuit une escapade solo avec "Abattu du vécu 2", le deuxième volet d'un titre phare d'Agression Verbale qui paraît sur la compile Nouvelle Donne Le Collector; l'occasion pour Ol Kainry de développer plus avant sa partie, de s'exprimer hors du cadre réducteur de 16 ou 20 mesures quasi incontournable lorsque l'on partage le micro avec quatre autres rappeurs. Le test est des plus concluants, aussi était-il temps de transformer l'essai, ce qui s'est produit en février 2000 avec la sortie d'un EP intitulé "En attendant", unanimement salué par la critique et le public. Le titre "L'Engrenage" a d'ailleurs fait d'ailleurs l'objet d'un clip. Ensuite, il y a cette voix pour le moins atypique, grave, rocailleuse, gutturale même, à tel point qu'on a parfois la sensation que ses cordes vocales sont sur le point de céder; une voix qu'on jurerait appartenir à un homme dans la force de l'âge et qui, par conséquent, détonne chez un jeune homme comme lui. Bref, une voix reconnaissable entre mille qui suffit à le distinguer de la masse de ses congénères. Si comme le dit Guru "It's mostly the voice", alors nul doute qu'Ol Kainry atteindra des sommets.
Confiant dans ses forces, il a limité les featurings au strict minimum : son camarade de label, Jango Jack, l'épaule sur le refrain de "Lady", tandis que Buckshot, mythique figure du groupe de rap américain Blackmoon, croise le fer avec lui sur un "Smatche ça" d'anthologie. Même topo pour les beats : pour l'essentiel, ils sont l'œuvre de concepteurs musicaux liés à Nouvelle Donne - Prince Ajevi, Clark Gordon, Banque de Sons; ou qui ont déjà travaillé avec Ol Kainry auparavant - Maleko. Seule exception, Sulee B. Wax. Le plus américain des concepteurs français pour épauler le plus américain des MCs français. Enfin il y a une plume, déjà sûre et affirmée, car si à ses débuts quelques esprits chagrins ont pu lui reprocher un certain manque de variété dans les thèmes abordés, ils en sont ici pour leurs frais. En 14 morceaux, Ol Kainry montre qu'il est devenu un MC tout terrain, capable de traiter avec le même brio des sujets les plus graves : le divorce, l'univers carcéral, comme des plus légers : les GOs, son envie d'en découdre au mic; d'alterner sans effort, propos sérieux et gros délires, égotrip et prises de bec, pure fiction et tranches de réel. Fin observateur, il brosse en quelques coups de crayons un portrait très juste du fossé entre générations sur "T'inquiète pas" et porte son stylo là où ça fait mal avec "Unité", un morceau qui stigmatise à juste titre, le comportement suicidaire des habitants des quartiers : "Pourquoi quand un frère s'en sort ça t'emmerde / A l'heure où on devrait faire un bloc pour faire face à l'adversité / On s'agresse parce qu'on est pas de la même cité / Entre nous nous nous battons / Franchement où va-t-on ? / Combien de proches se sont fait guetter par le maton ? / C'est pour te dire frère / Soit on se sert les coudes et on avance / Soit on continue comme ça et c'est perdu d'avance." Mais c'est encore dans l'exercice du rap contact qu'il excelle le plus, comme sur "Qui veut" où il balance d'entrée quelques rimes qui ont valeur de programme : "Je viens te faire danser/ Te faire réfléchir te faire penser/ Ta vibe l'influencer/ Coller ta tête sur le plancher/ Trancher le son tout en restant sensé / Un MC dans les tranchées/ J'viens bousiller votre rap français." En chaque occasion, il sait trouver le ton le mieux adapté à son propos, l'angle le plus original, comme sur "Bobby", où il parle de son sexe comme s'il s'agissait de son meilleur ami "C'est mon meilleur pote / Celui qui a fait de moi un homme / Stockma, bien monté / En bref hors norme / Il fait trop de bobos / Les aventures de Bobby je t'avoue y'en a des tonnes/ Bobby à Evry, Bobby en boîte, Bobby à l'école/ Bobby la terreur, Bobby la gymnastique / Bobby sans le plastique, Bobby magique, Bobby en Afrique." - ou bien encore "Mon Adrénaline", titre dans lequel il place un couplet pour un fan, un couplet pour un jaloux et un couplet pour ses proches. A chaque fois, plusieurs écoutes sont nécessaires si l'on veut être certain de bien capter le sens de ses textes. Ainsi "Pourquoi j'ai tiré" n'est pas une affirmation mais bien une question. Au-delà des apparences.
